La balançoire

Les deux balancelles escaladaient l’air, d’avant en arrière, d’arrière en avant, avec tant de naturel qu’elles semblaient poussées par le vent. La petite avait tant joué qu’elle ne riait plus, mais d’avant en arrière, d’arrière en avant, elle ne cessait de se balancer pour autant.

Le jour tombait, l’air devenait mordant. Il n’était plus temps de s’amuser, on l’attendait à la maison. Qu’importe. D’avant en arrière, d’arrière en avant, elle se balançait inlassablement.

Les feuilles mortes craquaient, taquinées par la brise, la balançoire grinçait, emportée par son élan.

La petite pleurait. De haut en bas, de bas en haut, ses larmes dessinaient une voûte en s’envolant.

Il y avait un cri dans ses oreilles. Un cri qui voulait dire des mots. La balançoire parlait à chaque grincement. L’enfant aurait aimé s’en aller, mais d’avant en arrière, d’arrière en avant, la balancelle ne voulait plus s’arrêter.

« Jamais, jamais plus tu ne redescendras. » geignait-elle. « Ni au ciel, ni à la terre, à moi, tu es à moi ! »

De plus en plus vite, de plus en plus haut, ainsi se compose la cadence hystérique d’un jeu maléfique.

*

Il n’y a plus de lumière, le jour s’est éteint ; le froid enserre ses mains agrippées aux cordes comme à un bastingage. Elle a la nausée, ne comprend d’où viennent dans ses oreilles ces cris de mouettes annonçant la tempête.

Elle se demande qui s’amuse sur l’autre balancelle. Elle ne voit personne mais elle a compris que cela ne signifie rien. Le siège s’élève et déverse sa vitesse comme celui de sa jumelle. Les cordelettes sont tendues sous un poids invisible, et derrière les grincements du fer rouillé, elle entend le rire brillant d’une autre enfant.

« Joue, joue avec moi », supplie la balançoire.

La petite ne veut pas, elle veut rentrer, elle en a assez. Mais d’avant en arrière, d’arrière en avant, la balancelle fend l’air plus vite, de plus en plus vite.

« Tu restes avec moi ! » crie le vent dans ses oreilles.

Des éclairs brûlent sa rétine chaque fois qu’elle rase le sol. Ce sont les feuilles d’automne qui s’étalent or et vermeil sur la terre. Même dans la suie du soir, leur couleur éclate de force, et bientôt, elle ne voit plus qu’elles.

À ses côtés, une voix d’enfant récite une comptine sur des glands et des marrons. Elle va sauter, il n’y a pas d’autre solution. Maman l’attend, il faut qu’elle rentre à la maison.

*

Alors que la balancelle est au plus haut, à la poursuite des oiseaux, elle se jette en avant, embrasse l’air de ses petits bras, flotte un instant puis s’écrase en bas.

La balançoire pousse un long cri, une plainte déchirante qui fige la nuit.

Elle se retourne et la voit. Sa silhouette se détache dans l’ombre du crépuscule. Les deux balancelles se sont immobilisées, droites, pendues au milieu de la structure. Malgré le vent qui se défoule, elles n’ont pas un frisson.

Puis les feuilles mortes craquellent. Comme sous le poids de pas. La petite au cœur battant se redresse. Sa cheville la blesse mais elle est décidée à courir. « La maison », se dit-elle, « il faut que je l’atteigne. »

Les feuilles craquent plus proche d’elle. Elle s’élance. Ses pensées, sa force tendues vers sa chance. Elle aurait aimé avoir des ailes mais elle s’effondre, trahie par la douleur dans son pied. Derrière elle, sans se presser, les feuilles crissent, croquent, croustillent. Le cœur de la petite s’est arrêté.

« Dis, tu reviens jouer. »

Ce n’était pas une question. Deux mains la saisissent par les mollets et la traînent dans la mauvaise direction. Celle qui s’éloigne de la maison.

Dans l’air froid du soir, d’avant en arrière, d’arrière en avant, les deux balancelles grinçantes retournent se hisser face au vent.


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